A l’école polonaise, l’éthique part en croisade

La laïcité tient-elle à une heure de cours ? Alors que dans les écoles publiques polonaise, le cours de religion est une matière à part entière, les anticléricaux veulent lui faire concurrence en promouvant l’éthique. Non sans résistance.

Des rires dans les couloirs, des enfants qui jouent au ballon dans la cour. Des dessins sur les murs représentent les cinq classes d’aliments, d’autres les interdits du Carême : ne pas manger de viande, ne pas regarder la télévision.

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Karol, 33 ans est professeur d’éthique depuis six ans. Il rejoint l’école n°63 en septembre. © ESJ-Alice Maruani

« Welcome in Poland ! », Karol, 33 ans, ironise en désignant la croix en fer qui trône, avec le blason polonais, au-dessus de l’éternel tableau blanc. Diplômé d’un master de philosophie, il assure le cours d’éthique de l’école publique n°63, en plein centre-ville de Wroclaw. 125 élèves y apprennent des contes populaires, de la mythologie antique et les valeurs du vivre-ensemble. Rien de bien révolutionnaire. Pourtant, cette nouvelle matière est devenue le cheval de bataille des anticléricaux, qui y voient le contrepoids de la religion à l’école publique.

En cours de religion, sermons pro-life et Matrix

Car depuis 1989, la religion est une matière comme les autres en Pologne, avec des devoirs et des notes. Sauf que le cours commence par une prière, et que les professeurs, prêtres ou théologiens, sont nommés par l’Eglise, tout comme leurs inspecteurs.

Des manifestations religieuses peuvent être organisées sur le campus et les prières du matin sont laissées « à la délicatesse et au tact » du personnel enseignant et encadrant, d’après la loi sur l’école de 1992. Un droit de cité de l’Eglise, de la maternelle au lycée, et critiqué par les anticléricaux.

Pour Jan Hartman, figure de l’anticléricalisme polonais, c’est une manière de « faire de la propagande catholique depuis le jardin d’enfants ». « Dans une classe, l’ancien prêtre avait parlé de l’avortement de façon très violente. Les parents s’étaient plaints » raconte ainsi Karol. Beaucoup d’étudiants témoignent de telles expériences, surtout à partir du collège.

Selon Daria, croyante et pratiquante non régulière, étudiante en langue, «la religion est surtout un moyen d’avoir une bonne note!». La note de religion est en effet un « bonus » et une mauvaise note n’a pas d’incidence sur le passage en classe supérieure. Les témoignages sur l’intérêt de ces cours et leur ouverture d’esprit sont contrastés.

« Ça dépend des personnes. Tu peux avoir des profs intéressants, d’autres moins », résume Daria. Au-delà des prêches idéologiques, le  président de l’Association des rationalistes de Pologne, Jacek Tabisz, critique  surtout « le temps que prend le cours de religion : deux heures par semaine, c’est plus que le cours de biologie. Et souvent, on ne traite pas de l’histoire de la religion ou de la théologie, mais on apprend les rituels, les sacrements. Et ça, ce n’est pas une matière scolaire.»

Pour Wojciech, jeune professionnel et athée de 23 ans, il y a des exceptions : « J’ai eu un prof très cool au lycée, un prêtre intelligent, ouvert au débat. On avait le droit de venir cinq minutes après le début du cours pour ne pas prier. Il nous montrait Matrix pour nous faire réfléchir. C’était comme de l’éthique ! »

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“Pas de télé”, “pas de friandise”. La classe de cinquième de l’école n°63 a accroché ses efforts de Carême dans le couloir. Comme après un vrai cours de catéchisme.

Une goutte athée dans un océan de café ?

La religion à l’école est le reflet de la société polonaise. 80% des Polonais y sont favorables. d’après une enquête de l’institut de sondage CBOS. Beaucoup inscrivent leurs enfants au cours de catéchisme à l’école primaire pour leur donner les bases d’une culture religieuse, vue comme un ingrédient essentiel de l’identité polonaise . Mais une fois au collège,  à l’âge où les enfants peuvent choisir, les classes sont de plus en plus clairsemées.  Tosia, rousse aux nombreux piercings témoigne : “Dans ma classe au lycée, il n’y avait que 5 ou 6 personnes qui suivaient les cours de catéchisme sur une classe de 30 élèves. J’ai beau venir d’une famille catholique, j’assistais au cours d’éthique.

Mais le nombre d’écoles qui proposent des cours d’éthique, s’il est encore faible, a doublé en un an. La raison? le gouvernement de centre-droit s’en est mêlé. La ministre de l’Education, pourtant ancienne professeur de catéchisme,  a modifié la loi dans un sens plus libéral, en suivant un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme datant de 2010.

Auparavant, il fallait au moins sept élèves intéressés pour organiser un cours d’éthique. Les cas de désinformation de la part des directeurs des écoles, par manque de volonté ou par conviction religieuse, étaient régulièrement dénoncés par les associations sécularistes. Aujourd’hui, pour l’éthique comme pour la religion, une seule demande de parent ou d’étudiant, obligatoirement transmise à l’Académie, nécessite qu’un cours inter-écoles soit organisé.

« Les gens ont compris qu’ils avaient le choix »

Une transparence saluée par les associations. « Avec le web, c’est devenu plus facile de faire circuler l’information. Surtout, de plus en plus de gens ont compris qu’ils avaient le choix » pour Agnieska Abemonti, journaliste à Fakty y Mity et contributrice du portail Ethique à l’école. Ce dernier met notamment à disposition des profs d’éthique, parfois démunis pour enseigner cette matière encore marginale, des scénarios et manuels de cours.

Des sites et des associations de ce type ont fleuri pour donner de la voix à la cause, entrée dans le débat public avec l’arrivée du parti anticlérical Palikot au Parlement, puis avec le décret de mars 2014. La Fondation pour la liberté de religion, financée par des fonds européens, vérifie depuis un an que le décret est correctement appliqué et mène campagne pour informer les écoles du changement de loi.

Néanmoins, « beaucoup de parents ignorent encore leurs droits, les directeurs font barrage. Ils affirment par exemple qu’il faut choisir entre religion et éthique. D’autres parents pensent que la religion est une option par défaut, qu’il faut en dispenser les enfants en début d’année. C’est faux ! Il faut demander à s’inscrire dans les deux cas. », témoigne la journaliste Agnieska Abemonti . Mais du chemin a été fait : elle se souvient qu’adolescente « on n’avait même pas conscience qu’on pouvait ne pas aller en catéchisme. Alors on y allait mais on s’asseyait sur les tables plutôt que sur les chaises, pour être d’égal à égal avec le prêtre. »

« L’éthique est encore très mal vue »

Mais si la discrimination légale a pris fin, cette stigmatisation morale subsiste parfois. « Pendant la messe, dans les villages, le curé fait sa loi. Il dit aux adultes qu’il ne faut pas emmener ses enfants au cours d’éthique. », explique Agniezka Abemonti. Dans les grandes villes, la situation est différente mais le regard des autres pèse encore. « Les parents inscrivent leurs enfants au catéchisme en début d’année, par peur de se faire mal voir, puis les laissent abandonner ensuite », témoigne la directrice de l’école n°63, Anna Waredra-Liebner.

Et l’impression d’être en minorité peut être difficile à vivre pour les enfants : « Il n’y a que trois enfants qui font éthique dans l’école de mon garçon, il me demande souvent pourquoi et je dois lui expliquer. C’est parfois difficile pour lui. », raconte Monica, journaliste à radio Luz et mère d’un garçon de 8 ans.

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Sortie de l’école n°63. La sonnerie retentit à 13h. L’après-midi est consacrée aux activités facultatives.

« L’éthique est encore très mal vue », renchérit Jacek Tabizs. Le militant souhaite à la Pologne un destin à l’allemande : à 160 kilomètres de là, l’éthique est démocratisée à l’école, à côté de la religion. Mais on en est loin, « elle est vue en Pologne comme la religion des athées ou comme un cours d’anti-religion », regrette-t-il.

Un indice que ce sujet en apparence anodin reste délicat : le ministère de l’Education ne collecte pas de statistiques sur le nombre d’élèves inscrits en cours d’éthique ou de religion. Au journal Gazeta qui les demandait, le ministère a répondu que ces données étaient « sensibles ».

Couverture : © ESJ-Alice Maruani

Alice MARUANI
Hortense DE MONTALIVET

Chronologie rapide de l’introduction des cours de religion à l’école publique :

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