Dessiner n’est pas gagner

Les attentats contre Charlie Hebdo début janvier ont en un sens contribué à mettre en lumière le travail des dessinateurs de presse, un peu partout dans le monde. En Pologne aussi, le dessin satirique existe mais de manière plus confidentielle. Rencontre avec deux dessinateurs de presse qui ne se définissent pas comme tels.

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Robert Jagiełłowicz conserve ses dessins dans des classeurs bien rangés. ©ESJ-Axel Roux

8h46 : Robert Jagiełłowicz se réveille et commence à dessiner. « C’est la nuit que me vient l’inspiration. Quand je me réveille j’ai plein d’idées en tête, et c’est pour ça que je travaille le matin ». Il jette un coup d’œil aux classeurs qu’il a avec lui et qui rassemblent ses travaux des dernières années. Nous sommes au café Steinhaus, dans le centre de Wrocław. Le logo du café, c’est justement une tête d’homme au nez crochu qu’on croirait tout droit sorti de la plume d’un caricaturiste. Sur une table au sous-sol du restaurant il étale ses oeuvres. Plusieurs années de dessins satiriques exposés sur une grande table en bois.

En Pologne on ne dit pas dessin de presse, mais dessin satirique. Ce n’est pas un art traditionnellement associé aux journaux et magazines. Robert Jagiełłowicz a bien sûr travaillé de temps à autres pour le journal local Gazetta Wrocławska, « dans le cadre de séries thématiques le plus souvent », mais c’est assez exceptionnel.

Le dessinateur aime mettre en avant son dernier travail : une campagne de communication pour la mairie de Wrocław. « Ici, les contrôleurs dans les transports en commun sont très impopulaires. L’objectif de cette campagne c’était de montrer que ces contrôleurs sont des gens comme les autres, et de se moquer de ceux qui les maltraitent ».

Est-ce qu’il y a une différence pour lui entre travailler pour un journal ou travailler pour une entreprise ? « Non, pas vraiment ».

Il explique aussi avoir travaillé pour une entreprise de construction. Il nous tend alors un dessin qu’il a réalisé pour cette société… Une histoire de clous, et de marteau. Sous le dessin il y a une phrase en polonais. Aleksandra Łakomska, la journaliste polonaise qui nous accompagne éclate de rire. « Je ne vois pas comment vous traduire ça, vraiment… Mais c’est très drôle ! ». Robert Jagiełłowicz sourit alors avec la satisfaction de l’artiste qui voit son travail apprécié.

Pas caricaturistes, mais artistes

Robert Jagiełłowicz a fait une académie de beaux-arts, il a travaillé un temps dans une bijouterie, puis s’est consacré à ce qui occupe le plus clair de son temps : le design, et particulièrement le design d’intérieur. Depuis deux ans il est aussi diplômé d’une école de cuisine, une seconde passion, et travaille comme chef dans un restaurant. Le dessin satirique ? « C’est du bonus. On ne peut pas vivre de ça en Pologne. »

L’artiste Tomasz Broda est du même avis. Il vit en banlieue de Wrocław dans une maison partagée où nous l’avons retrouvé. L’ensemble de son œuvre comprend plusieurs dessins satiriques qu’il a lui aussi fait publier, dans le journal Gazetta Wyborcza. Lui non plus ne se définit pas comme un caricaturiste, mais comme artiste. Il préfère nous montrer ses portraits de personnalités réalisés à l’aide d’objets du quotidien. Artiste ou caricaturiste, dans les deux cas : « c’est dur de trouver quelqu’un en Pologne qui veuille bien vous financer. »

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© Dessin de Tomasz Broda

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Tomasz Broda reçoit dans son salon ©ESJ-Axel Roux

Les deux hommes se connaissent, ils sont sortis de l’académie des beaux-arts la même année. Quand on leur parle du dessin de presse en Pologne, tous deux nous parlent du Satirikon, une sorte de convention du dessin satirique, et d’ailleurs tous deux y ont gagné des prix. « Mais la couverture médiatique est très mince, quand on n’est pas directement concerné, on ne sait même pas que ça existe » reconnait Robert Jagiełłowicz.

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Simple stylo noir et traits minimalistes pour Robert Jagiełłowicz ©ESJ-Axel Roux

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Ocet winny signifie « vinaigre », mais winny veut aussi dire « coupable » en polonais. Ce dessin a été primé au Satirikon © Dessin de Robert Jagiełłowicz

« Le dessin satirique ça ne représente pas beaucoup d’argent, mais ça représente par contre beaucoup de satisfaction » poursuit-il. Ca ne le dérange pas de ne pas pouvoir vivre du dessin de presse, car quand une force vous oblige à créer, on ne prend plus de plaisir. Et Robert Jagiełłowicz prend du plaisir à manier les mots, leur double sens. C’est avec un sourire appréciateur qu’il nous tend une série de dessins. Sur chacun d’eux figure un vieil homme qui casse des noix à l’aide d’un marteau ou d’un dentier. Après un petit temps de réflexion, notre accompagnatrice polonaise comprend et nous explique avec un sourire qu’en polonais « grand-père » et « casse-noix » c’est le même mot.

Charlie Hebdo, une tragédie. Mais…

La tragédie qui a touché Charlie Hebdo en janvier est bien sûr arrivée jusqu’en Pologne. Pour Tomasz Broda, cet événement est « barbare », c’est « l’assassinat de la liberté, aucun dessin ne doit être un prétexte pour tuer des gens ». Robert Jagiełłowicz est plus nuancé, c’est une tragédie bien sûr, mais peut être a-t-on joué avec le feu : « Si tu connais les règles, et que tu dépasses la ligne, tu dois t’attendre à ce que quelque chose arrive, pas ça, pas des tueries bien sûr, qui aurait pu imaginer ? Mais tu dois être conscient des règles et de ce qui peut arriver. »

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Napój wyskokowy veut dire « alcool », mais wyskokowy veut aussi dire « sauter ». On pourrait traduire le dessin par « bois pour sauter ». © Dessin de Robert Jagiełłowicz

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Złoty interes pourrait se traduire par « business doré », et en Pologne le mot business est parfois utilisé pour désigner le pénis. © Dessin de Robert Jagiełłowicz

Tomasz Broda pense qu’une telle attaque ne pourrait pas arriver en Pologne, où tout le monde peut exprimer son opinion haut et fort. Mais peut-être y a-t-il déjà une forme de censure dans les opinions que chacun exprime. Tout en avouant ne pas bien connaître le travail des dessinateurs français assassinés, Robert Jagiełłowicz reconnait qu’il ne pourrait pas faire le même type de dessin. Parce qu’il n’en a pas envie, parce qu’on ne le publierait pas de toute façon. Lui il aime faire des blagues sexuelles, ça passe encore en Pologne, ce n’est pas le cas de tous les sujets. « Les Polonais peuvent être facilement offensés quand il est question de religion. Par exemple Jean-Paul II, on peut le représenter bien sûr, mais le mettre dans une position satirique, là ça poserait problème. »

Il y aurait donc des sujets dont on ne pourrait pas rire en Pologne ? Tomasz Broda pense tout de suite au milieu politique. Pour lui le dessin satirique politique n’existe pas en Pologne, pas véritablement, à cause de l’influence politique sur les différents médias. Le seul dessinateur qui trouve grâce à ses yeux c’est un autre dessinateur polonais, Marek Raczlowski, « lui il offense tout le monde, les dessins satiriques polonais sont trop polis, ils devraient être plus agressifs ! »

« J’ai été élevé au biberon des arts satiriques des années 70. Les satires étaient très bonnes, et très reconnues. L’ambiance des années 60 et 70 favorisait ça. L’absurde, le grotesque… La satire était très populaire et très répandue en Pologne. »

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« guerre des étoiles » en polonais. ©Dessin de Robert Jagiełłowicz

Aujourd’hui le travail des dessinateurs satiriques est plus confidentiel. Peu habitué à l’exposition médiatique et amusé par ces journalistes français et polonais venus à sa rencontre, Robert Jagiełłowicz s’est installé à une des tables du restaurant Steinhaus, a sorti un sous-main, des feuilles, un stylo-feutre noir et s’est mis à griffonner pour nous un petit dessin, sous l’œil intrigué de la serveuse. Sur la feuille blanche prend forme un dessinateur au travail qui se sent un peu scruté par le micro et les appareils photos. « Le dessin satirique est sous-estimé et sous-évalué aujourd’hui en Pologne », et peut-être le dessinateur se sous-estime-t-il un peu lui-même.

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Médias et dessinateurs de presse seraient donc si étrangers? ©Dessin de Robert Jagiełłowicz

Couverture : ©ESJ-Axel Roux

Pierre LECORNU

Axel ROUX

Avec l’aide de :

Takesi KANSAWA

Aleksandra ŁAKOMSKA

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