Entre Paris et Wroclaw

Yeux verts pétillants et sourire avenant, Justyna Sozanska, polonaise, maîtrise la langue de Molière. Entre pâtisseries traditionnelles et plurilinguisme, portrait d’un multiculturalisme tranquille.

14h37, un mercredi de mars. Le café Piękna Helena est plein. Nous y rencontrons un street artiste local. Une petite voix s’élève alors de la table d’à côté. L’utilisation de la langue de Molière est impeccable, l’accent polonais à peine perceptible : « Etes-vous Français ? Je suis professeure et j’ai cours dans moins de trente minutes. Dit-on une tarte fait-maison ou une tarte faite-maison ? » La conversation s’engage avec Justyna Sozanska. Rendez-vous trois jours plus tard pour une interview.

Quand le régime communiste polonais tombe en 1989, Justyna Sozanska n’a que dix ans. Les frontières à l’ouest de la Pologne s’ouvrent et Michel Polnareff cartonne avec Goodbye Marilou au Top 50. En 2002, Justyna Sozanska étudie l’arabe littéraire en échange pour une année à la très réputée faculté de langues INALCO à Paris. Une expérience que sa mère n’aurait pas pu connaître. Francophile, elle tombe amoureuse de la capitale française. En 2005, elle revient en France pour ses amis, mais surtout pour Olivier, son compagnon rencontré trois ans plus tôt. « En septembre 2013, nous sommes finalement rentrés en Pologne car j’ai voulu lui faire découvrir le pays. Aujourd’hui, il travaille dans une boite suisse à Wroclaw. »

Le multiculturalisme à la maison

Autour d’un café et de quelques gâteaux polonais, Justyna Sozanska se livre. Loin du cliché d’une Pologne traditionnaliste, elle vit le multiculturalisme à la maison.

Comment vivre avec trois cultures à la maison ? La réponse avec Justyna Sozanska / © ESJ-Hélène Fromenty

Chez eux, la volonté de mélanger les cultures se transmet à leurs enfants : Filip, l’ainé a un prénom franco-polonais. Pour leurs jumelles, Myriam et Yuna, ils en choisissent un d’origine sémitique et un autre breton. « On fera tout pour que nos enfants se sentent bien », précise l’ancienne employée de l’UNESCO à la délégation permanente de la Pologne à Paris. Son compagnon Olivier, né en Algérie, est ingénieur et a grandi en Afrique de l’Ouest. Il n’a rejoint la France qu’à 18 ans. Aujourd’hui, il commence même à leur apprendre quelques mots d’arabe.

De retour dans son pays natal avec sa famille en 2013, Justyna Sozanska profite de son congé maternité pour se poser un peu : « Je me plaisais à rester chez moi. Je voulais m’occuper de ma maison et de mes enfants. » Mais au bout de quelques mois, le travail lui manque. « Devenir professeure de français était évident. » 

Pour Justyna Sozanska, apprendre une langue, c’est aussi aimer sa culture / Son © ESJ-Hélène Fromenty

Mais si elle passe autant de temps dans les nouveaux cafés du quartier de Nadodrze, ce n’est pas seulement pour préparer son cours hebdomadaire de français. La professeure est sur les bancs d’une école d’artisanat et de management à Nadodrze. Une formation professionnelle qui, financièrement, n’est pas à la portée de tous. « Mon école me revient à 650 zlotys (162€) par mois. C’est très cher pour un établissement privé. » Avec un objectif précis en tête : « Retourner vivre en France. Car là-bas, la société connaît la valeur des objets d’art. »

Paradoxal, au moment où Wroclaw s’apprête à devenir Capitale européenne de la culture en 2016. Et le quartier Nadodrze sa meilleure vitrine.

Mais le projet de Justyna coïncide avec les impératifs de son mari, muté pour trois ans seulement à Wroclaw. Un va-et-vient qui ne semble pas inquiéter la jeune femme. Son seul regret : « Ne pas rester en Pologne un peu plus longtemps. »

Couverture : ©ESJ-Antoine Boyer

Antoine BOYER

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