Gare de Wroclaw : le cinéma ne prend plus de voyageurs

Pendant plus d’un demi-siècle à la gare de Wroclaw, vous pouviez attendre votre train en allant au cinéma. 128 places, un film toutes les deux heures et des programmes courts. Aujourd’hui, les passagers des trains patientent plutôt dans les fast food américains. Sous la pression des Multiplex, le cinéma a fermé en 2007.

La gare de Wroclaw est flambant neuve. Restaurée en 2012, sa couleur jaune orangée et son style architectural oriental attirent l’œil. Mais une fois à l’intérieur, le lieu reste anonyme : les gens se pressent pour attraper leur train ou patientent, smartphones à la main, à la terrasse du McDonald’s. Pourtant, l’atmosphère de la gare centrale était bien différente il y a quelques années. Les Vratislaviens ne la considéraient pas seulement comme un lieu de passage. Elle était ouverte 24h/24 et le cinéma Dworcowe faisait salle comble sous le régime communiste.

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La gare de Wroclaw, une ville dans la ville à l’époque / Photo © ESJ-Hélène Fromenty

C’est un juif polonais originaire de Lviv, dans l’actuelle Ukraine, qui créa ce cinéma en 1948. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la population à majorité allemande de Wroclaw est expulsée vers l’Allemagne de l’Ouest. De nombreux polonais de Lviv, comme ce fondateur, quittent leur ville passée sous le joug de l’URSS et s’installent à Wroclaw. L’histoire de ce cinéma, c’est aussi un peu celle de la Pologne.

« Les documentaires servaient la propagande du régime »

Stanislaw Dzierniejko, 55 ans a été le manager du cinéma de 1982 à sa fermeture en 2007. Un midi du mois de mars, il accepte de raconter, un brin nostalgique, sa moitié de vie passée à diriger le cinéma. « Au début, M. Meller, le fondateur, ne projetait que des documentaires. Vous n’aviez pas à payer pour y assister. Les films portaient sur les conditions de travail dans les mines, dans les fermes. Ça servait la propagande du régime communiste. » Dans les années 60, l’établissement ouvre sa programmation à des films venant exclusivement de l’est. M. Dzierniejko, superbe montre au poignet, poursuit : « A l’époque, il y avait trente-six employés pour une salle. Zbigniew Cybulski, acteur phare des années 60 venait voir des films dans ce cinéma. C’était le seul endroit où on pouvait voir différents types de films. Les artistes l’appréciaient ». Ironie du sort, l’ancien manager ne précise pas que ce « James Dean » polonais est mort accidentellement en voulant sauter dans un train en gare de Wroclaw.

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La salle de cinéma Dworcowe avant sa fermeture en 2007 / © Stanislaw Dzierniejko

Le premier cinéma de Pologne

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Stanislaw Dzierniejko au cinéma Dolnoslaskie qui organise ses festivals chaque année  / © ESJ-Antoine Boyer

Avec son perfecto en cuir noir, Stanislaw Dzierniejko a un CV à faire envier tout cinéphile. Ancien critique de cinéma, il organise deux des plus grands festivals du septième art de Pologne à Wroclaw chaque année et côtoie les plus grandes stars polonaises. Stanislaw Dzierniejko n’a, semble-t-il, rien à regretter de la Pologne communiste. C’est d’ailleurs au début des années 80 qu’il devient manager du cinéma de la gare. Une époque qui coïncide avec le succès du syndicat Solidarnosc face à un pouvoir qui commence à fléchir. « J’arrive au moment où on commence à projeter des films européens et américains. » Des films français aussi. Ses préférés :Les Femmes de Jean Aurel avec Brigitte Bardot et Flic Story, un polar avec Alain Delon. Ses yeux bleus pétillent quand il se remémore cette période à succès pour le cinéma Dworcowe. « On était le premier cinéma de Pologne en termes de fréquentations, sur 2500 cinémas dans le pays. Nous accueillions près de 1500 spectateurs par jour. Même plein, les gens voulaient venir dans la salle. Ils restaient debout. Parfois il y avait 160 personnes dans la salle pour 110 places assises. »

En 1989, le syndicat Solidarnosc remporte les élections législatives. Un an plus tard, son dirigeant, Lech Wałęsa est élu President de la République, « pas forcément une bonne nouvelle pour le cinéma de la gare » explique l’ancien manager. « On pouvait montrer tous les films qu’on souhaitait, certes. Mais la chute du communisme, c’est aussi l’arrivée de riches Multiplex venant de l’ouest. » Les distributeurs de films commencent à boycotter le Dworcowe. Les spectateurs ne sont plus aussi nombreux qu’avant. « Nous diffusions les films cinq mois après leur sortie dans les multiplex. Et nous n’avions pas d’autorisation pour montrer les classiques. Les cinémas indépendants n’ont pas pu résister à la concurrence » confie-t-il, amer.

Du cinéma de propagande au classé « X »

Tout s’accélère dans cette Pologne désormais tournée vers l’ouest. De nouvelles salles de projection fleurissent ; même le prix, deux fois moins cher dans le petit cinéma indépendant de la gare, ne permet pas de résister à la chute dramatique de la fréquentation. Au début des années 2000, il n’y a parfois qu’une poignée de spectateurs par séance. Avec son unique employé restant, Stanislaw tente un dernier coup de poker : transformer l’établissement en cinéma érotique. Raté. Il y a un ou deux spectateurs par film. On est en 2005, le cinéma tire le rideau deux ans plus tard. Stanislaw se console en comptant les tickets vendus depuis près de 60 ans : sept millions au total. Et conclut : « Si on ne donne pas d’air à l’homme, il meurt. C’est pareil pour mon cinéma. On ne nous a pas vendu de films, on en est mort. »

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Rénovée en 2012, la gare accueille désormais plusieurs fast food / © ESJ-Antoine Boyer

Aujourd’hui le cinéma a disparu. L’horloge qui indiquait l’horaire de départ des trains dans la salle de projection aussi. « Un cinéma ici n’aurait plus trop de sens » reconnaît l’ancien manager. A la gare, les passagers attendent leur train, souvent seuls. Casque sur les oreilles, portable à la main, ils peuvent encore regarder des films sur Youtube. Assis à la terrasse du McDonald’s.

Le cinéma Dworcowe en dates

  • 1948 : La Pologne a refusé le plan Marshall et passe à l’Est. Le cinéma ouvre ses portes.
  • 1960 : la Pologne est une démocratie populaire de l’URSS et a rejoint le pacte de Varsovie. Une salle de cinéma, 128 places, 36 employés, ouverture de 8h à minuit.
  • 1980 : Le syndicat Solidarnosc monte en puissance. Le régime commence à fléchir. Une salle, 110 places mais 160 personnes par séance, 28 employés, ouverture de 8h à 02h.
  • 2000 : La Pologne est une démocratie libérale et a rejoint l’OTAN. Une salle, 110 places, pas plus de 10 personnes par séance, 2 employés.
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© ESJ-Pierre Lecornu

Couverture : © ESJ-Antoine Boyer

Antoine BOYER

Avec l’aide de Maks NESTERENKO

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