La Pologne aux petits soins
pour les « gueules cassées » d’Ukraine

Depuis le début du conflit en Ukraine, la Basse-Silésie prend en charge des blessés de l’armée ukrainienne pour des séances de rééducation physique dans les montagnes des Sudètes.

La camionnette blanche de Radion file à vive allure dans les virages en épingle. De chaque côté de la route, des rangées de bouleaux aux branches nues recouvertes d’une fine couche de neige. Au loin, les sommets des Sudètes donnent à l’ensemble des ­allures de paysage suisse. Nous sommes à Ladek-Zdroj, au Sud de Wroclaw, à près de deux mille kilomètres des champs de bataille du Donbass.

Radion fait le trajet pour la première fois. Le jeune homme habite à Wroclaw mais vient de Kharkov, en Ukraine. Il aide bénévolement l’armée ukrainienne en conduisant des convois de voitures achetées en Pologne jusqu’aux lignes de front du Donbass. Ce matin, il est venu voir ses « héros », des soldats ukrainiens de l’armée gouvernementale blessés sur le front du Donbass. Dans son coffre, des sacs de ­supermarché remplis de nourriture. « Le guerrier, il faut le nourrir! Tu peux ne lui apporter qu’une pomme, mais il faut lui montrer notre reconnaissance. »

Depuis le début du mois de mars, trente soldats ukrainiens sont accueillis au coeur des montagnes, dans le petit centre de soin Urszula pour un programme de rééducation physique.

Piscine, calme et paraffine

Soldats ukrainiens sonore

Ecoutez Radion sur la route de montagne
(©ESJ-Marc Bertrand, photo Maks Nesterenko)

­Oleksandre Miniev, 31 ans, est l’un d’entre eux. Dans le calme des jardins du centre Urszula, il évoque le sifflement des obus et le crépitement des kalachnikovs. En juillet dernier, le bataillon d’Oleksandre est assiégé à Chakhtarsk, dans les faubourgs de Donetsk. Après cinq jours de combats, il est pris dans une embuscade. Le soldat parvient à s’en sortir, gravement touché : « Au bout de deux semaines d’hospitalisation, les médecins ont trouvé une balle à quelques millimètres de ma tempe ».

Salle de sport, piscine et cure de paraffine : toutes les ressources du centre de réhabilitation Urszula sont mises à la disposition des soldats. Le traitement est financé par les autorités de Basse-Silésie sur la base d’un accord passé avec la région de Dniepropetrovsk, une ville du centre de l’Ukraine dont les hôpitaux accueillent des soldats du gouvernement blessés au front. « L’Ukraine est très affaiblie économiquement, et les hôpitaux ne disposent pas forcément du matériel et de l’argent pour assurer les soins, » explique Brigitte Breuillac, de Médecins Sans Frontières.

D’autres centres accueillent des vétérans du Donbass à Varsovie et à Cracovie, mais aussi en Lituanie et en Allemagne.

Devant l’un des bâtiments en pierres grises du pensionnat, des soldats en survêtement discutent. Bob camouflage ­vissé sur le crâne, le cou constellé de cicatrices, Oleg Gruby montre fièrement ses photos de la guerre sur son ­smartphone. « Un tank m’a tiré dessus. J’ai été blessé à la gorge, j’ai failli m’étouffer. »

Oleg est militaire de carrière. Oleksandre était engagé volontaire. Ici, ­personne ne fait la différence, les traumatismes sont les mêmes. « Un jour, je me promenais avec ma copine. J’ai entendu un bruit de pétard, et je me suis caché dans les buissons. J’avais l’air d’un con », confesse Oleg. Pourtant, le jeune homme de 23 ans retournera au front. « Je ne suis pas fait pour une vie calme, je suis habitué aux risques.»

« La Pologne est la prochaine sur la liste »

À l’arrivée du groupe d’Oleksandre, le président polonais, Bronislaw Komorowski, était là pour serrer la main des blessés devant les caméras de télévision. Dans la foulée des affrontements de la place Maïdan, en janvier 2014 à Kiev, le centre Urszula avait reçu une première vingtaine de manifestants blessés. ­Depuis novembre dernier, ce sont des ­militaires qui sont accueillis.

À quelques mois de l’élection présidentielle où il ­espère une réélection, le symbole est payant politiquement, tant la menace de “l’ours russe” agite les éditorialistes ­polonais.

Crâne rasé, débardeur noir et muscles saillants, un soldat ukrainien avance une autre explication pour la visite présidentielle : « Les Polonais ont bien compris que l’Ukraine est en train de perdre son indépendance. La Pologne est la prochaine sur la liste ».

Marc BERTRAND
Pierre FAVENNEC
Maks NESTERENKO

partager