La foi en featuring

En pleine expansion, le Hip Hop chrétien connaît de plus en plus de « fidèles » en Pologne. Icône de ce mouvement, Tau, rappeur récemment converti, prêche la bonne parole sur le Beat. Rencontre inachevée avec le Jean-Paul II du rap polonais.

Une petite troupe s’amasse devant les portes de la boîte de nuit Fabryka Gwozdzi. Autour de nous, des banques, des hôtels et des touristes huppés. Drôle de décor pour un concert de rap, se dit-on d’emblée. On hésite, tergiverse : « T’es sûr que c’est la bonne adresse ? » Puis, notre regard se pose sur l’affiche d’un type en survet’-casquette. Ouf, on est bien arrivé.

L’entrée coûte trente zlotys (7,5€). Un prix assez cher en Pologne pour ce genre de soirée. A l’intérieur, un public jeune et souriant. L’ambiance est chaleureuse, le DJ enchaîne ses instrus tranquillement. Les regards sont poupons et tout le monde se ressemble plus ou moins : blanc, bonne mine, bien habillé. Sur scène, la lumière des spotlights fait refléter l’appareil dentaire d’un des rappeurs. On sourit, un peu gêné. A vrai dire, on ignore encore ce qu’on est venu trouver ici (on a trouvé l’événement un peu par hasard sur un Facebook polonais). D’ailleurs, on ne comprend rien aux paroles, mais ce n’est pas forcément désagréable. Quand soudain : « Hé ! C’est pas un prêtre là bas ? » 

Même avec un public qui grossit à vue d’œil, les soutanes passent mal inaperçues. Robert a 31 ans et Marcin, 23 ans. Ils sont tous les deux séminaristes. Des « frères silésiens » plus exactement. Ils viennent de Twardogora, une paroisse à plus de cinquante kilomètres de Wroclaw. Ce soir, ils sont là pour Tau, leur idole. On est d’abord un peu surpris, mais après tout, les prêtres et les séminaristes ont aussi le droit d’aimer le rap. Y’a pas de raisons. On sympathise un peu, quand Robert lance : « En fait, nous n’aimons pas le rap mais nous nous reconnaissons dans le discours de Tau. Un message positif pour la jeunesse et pour notre seigneur. » On se regarde alors, un peu interloqué. Caramba, on est tombé dans un concert de Hip Hop chrétien polonais.

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Robert et Marcin à la fin du concert de Tau / © ESJ-Axel Roux

« Godlines »

A son arrivée, l’ambiance devient électrique. Tau est là, devant nous, en chair et en survêtement (sans oublier la casquette, vissée bien droite sur sa tête pour l’événement). Le petit bonhomme est un vrai phénomène, tant il provoque des réactions endiablées de la foule à ses côtés. Rapidement, le concert prend des allures de liesse à mesure que Tau multiplie les « Godlines » comme les petits pains. Des paroles « à base de Po-Po-Po-Pape », à mi-chemin entre l’évangile et le flow du rappeur Kool Shen des NTM.

Du haut de ses 28 ans, le rappeur est déjà une référence du Hip Hop polonais. Remarqué en 2008 par la scène rap underground locale, Tau enchaîne à l’époque les albums sous le pseudo de Medium. Mais c’est après une « conversion au christianisme en 2013 », nous explique Jakub, 21 ans, qu’il changera pour Tau et que sa foi deviendra la clef de voûte de son rap. Membre du collectif Hip Hop Stay Alive, en première partie ce soir-là, il nous explique que Tau est un véritable symbole du rap chrétien polonais. Avec sa gueule d’ange, il a des étoiles plein les yeux lorsqu’il en parle : « Avec Tau, c’est le renouveau du Hip Hop Chrétien. Partout dans le monde, les gens sont en colère. Moi aussi avant j’étais perdu, je buvais, j’allais dans les soirées. Mais Tau est là pour nous, il nous redonne espoir, apporte un sens à nos vies ».

Rappeur Thaumaturge

Le concert touche à sa fin. Comme toute bête de scène qui se respecte, Tau enchaîne quelques rappels et va-et-vient. Les groupies s’amassent devant la scène. Une queue s’improvise pour le toucher ou repartir avec son effigie en selfie. On imagine alors Tau grimé en souverain pontife, guérissant d’un geste la lèpre de la plèbe.

Avec la complicité d’Oscar, DJ de Stay Alive, on profite de l’occasion pour passer les gorilles du « backstage ». On attend le retour de Tau, bien décidé à l’interviewer. Un de ses proches nous prévient : « Tau est du style conservateur, il ne parle pas trop aux médias ». Va falloir jouer serré. Histoire de patienter, Oscar va nous chercher deux pintes au bar. Quand il revient, une ombre l’accompagne. Une casquette et un visage plein de sueur franchissent le pas de la porte. C’est le branle-bas de combat.

Oscar va aux pourparlers. On attend dans notre coin un peu anxieux. Ils parlementent beaucoup. On a l’impression d’avoir une grenade dégoupillée entre les mains. Oscar revient, désolé : « il dit qu’il n’a pas le temps ». Au même instant, Tau surgit et se pose à nos côtés. « C’est vous les journalistes français ? » On bafouille un « Oui » pas très assuré. Le rappeur fixe nos verres de bières entamés, puis nous regarde, amusé : « C’est vous les journalistes saoulés ? Allez, bonne soirée ».

Cyril CASTELLITI et Axel ROUX

Couverture © ESJ-Axel Roux
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