Le business est dans le pré

À la privatisation des fermes d’État, des centaines d’agriculteurs venus de toute l’Europe, et en particulier des Pays-Bas, se sont installés en Pologne car les terres y étaient bon marché. Une entreprise florissante pour les étrangers.

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Wroclaw est dans le rétroviseur. La voiture s’enfonce dans la périphérie de la ville. À travers la fenêtre, les industries agroalimentaires défilent et les distributeurs s’enchaînent : Auchan, Carrefour, Intermarché. « Il vaut mieux faire du business que de l’agriculture ici, maintenant », glisse notre chauffeur, l’apiculteur biologique, Piotr Nowakowski, nostalgique.

Sadków. À l’entrée du village se dressent des immeubles de trois étages aux toits plats. Des habitations typiques où logeaient une centaine d’ouvriers agricoles sous l’ère soviétique. Tous travaillaient à la ferme d’État du village, aujourd’hui devenue une « entreprise agricole à hauts rendements », Hedro Farms. Un changement de vocabulaire qui illustre la transformation du monde agraire polonais dans son ensemble.

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« De bonnes bières, de la bonne bouffe et de belles femmes »

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« Hedro » comme Herbert, Ed et Ronnie (absent sur la photo). Les trois amis néerlandais ont senti la bonne affaire en 1995, lors de la privatisation des fermes d’État. « Chez nous, il n’y a pas assez de terres. Ici, le sol est excellent et très bon marché. Et il y a de bonnes bières, de la bonne bouffe et de belles femmes, aussi », plaisante grassement Herbert Bos, talkie-walkie à la ceinture et anorak aux couleurs de l’entreprise sur le dos. Comme eux, de nombreux agriculteurs étrangers se sont établis en Pologne à la chute du communisme, les anciennes fermes d’État étant bradées.

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Forts de leurs formations en agrobusiness et de leur expérience dans de grosses exploitations en Russie et au Kazakhstan, leur entreprise agricole a vite été florissante. Chiffre d’affaires cette année : 1 320 000 euros. Sur l’exploitation, les machines sont plus nombreuses que les hommes, 40 employés pour 2200 hectares.

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Et dans la bouche des patrons, la fierté d’être le plus gros producteur d’oignons du pays. Vingt mille tonnes par an. Des oignons arrosés de Roundup une à deux fois par an, un pesticide interdit en France. Nettoyés, triés, emballés en sacs de 10 kilos, les oignons sont ensuite vendus en République Tchèque, Croatie, Hongrie, Slovaquie, Allemagne ou Pays-Bas. Carottes et pommes de terre subissent le même protocole.

Chez Hedro Farms, pas d’odeur, pas d’insecte, le sol est aseptisé. « Les supermarchés nous imposent des exigences sanitaires telles que nous devons utiliser des pesticides et des engrais chimiques. Tous les quinze jours, nous sommes soumis à des tests-qualité », déplore Herbert Bos.

Mais les trois compères s’inquiètent pour leur chiffre d’affaires. L’embargo russe sur les produits alimentaires, décrété par Poutine en août 2014 ? « Nous arrivons à le contourner en ré-étiquetant nos produits en Croatie. » C’est l’accord commercial transatlantique, TAFTA, que les exploitants craignent cependant. « L’année a déjà été très difficile. Pour les consommateurs, les prix sont acceptables mais pas pour les producteurs », souligne Ed van Cleef, le nez sur ses bilans financiers.

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« La baisse des barrières douanières et la déferlante de produits agricoles canadiens tirera les coûts de production vers le bas. L’agriculture polonaise sera en grand danger », s’inquiète l’économiste de l’Institut économique et social de Wrocław, Tomasz Berbeka.

Les trois compères avaient fleuré la bonne affaire en 1995, aujourd’hui ils sentent le vent tourner.

Couverture : ©ESJ-Claire Bargelès

Claire BARGELES

Juliette DUCLOS

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