L’ouvrier polonais
à bord de l’Europe Express

Pour construire ses entrepôts qui doivent fournir l’ensemble des pays d’Europe, le mastodonte du e-commerce Amazon a choisi Wroclaw. Salaires bas, travailleurs bien formés, la ville a tout pour plaire aux investisseurs. Mais son modèle, comme celui de la Pologne, est en bout de course.

Amazon BD

© ESJ-Marc Bertrand

En septembre 2014, le géant américain Amazon implante deux entrepôts en périphérie de Wroclaw, dans la commune de Bielany. Dans les journaux, à la télévision et sur Internet, le leader de la vente en ligne assure sa propre promotion ; c’est un moment important pour l’emploi de la région. La secrétaire d’État Ilona Antoniszyn-Klik fait même une déclaration publique pour se féliciter de cette implantation, promettant de bons salaires et toutes sortes de compensations sociales : transport, repas gratuits, primes…

Six mois après, le constat est amer. « On ne nous a jamais payé 16 zlotys de l’heure (4 euros) comme prévu. En dehors des transports, ils n’ont rien respecté », souligne Tomasz Smoszyński, qui vient de fonder une branche du syndicat Solidarnosc pour les employés d’Amazon. “Work hard, have fun, make history”, le slogan fièrement arboré à l’entrée des deux entrepôts géants fait grincer les dents du syndicaliste.

Depuis un mois, Tomasz Smoszyński a déjà réuni une centaine d’employés, décidés à défendre leurs droits. Et à se protéger des dysfonctionnements administratifs : « On a déjà eu plusieurs cas d’impayés et des conflits concernant des accidents de travail. » Radoslaw Lasinski fait partie de ces malchanceux. Le 12 décembre 2014, alors qu’il transporte des caisses de livres dans l’entrepôt, son genou cède.

L’intérim en ligne de mire

Il n’y a pas de transport possible, alors il attend le lendemain pour se rendre à l’hôpital où on lui diagnostique une fracture des ligaments. « J’étais embauché chez Amazon en tant qu’intérimaire pour une durée d’un mois. Adecco, l’agence d’intérim qui m’a recruté, ne m’a pas versé un centime d’indemnisation depuis mon accident… » Depuis, il a engagé un avocat pour entamer une procédure judiciaire, comme douze autres employés avant lui.

© ESJ-Marc Bertrand

15 heures : pause de quinze minutes. Les 2000 employés permanents du centre B d’Amazon se pressent vers la sortie pour fumer en vitesse une cigarette dans des abris extérieurs. Pas une minute à perdre. En sortant du centre, ils passent par un portique de sécurité – censé prévenir les vols éventuels. Certains n’y voient pas d’inconvénient, comme Marta, 40 ans, en CDI depuis septembre : « La direction se protège, c’est normal. Ceux qui ont l’air suspects sont scannés de plus près, mais il y a tellement d’objets que certains aimeraient voler… » Dans la journée, trois pauses: deux de quinze minutes, et une de trente minutes (non rémunérée), pour déjeuner. A la fin de chacune d’entre elles, les employés rejoignent leur poste au pas de course.

Ici, comme dans les centres Amazon du monde entier, les conditions de travail sont rudes. Mais les salaires sont bas, à peine 10 zlotys à Wroclaw, soit environ 2,50 euros de l’heure, contre 10 pounds en Grande Bretagne (environ 14 euros) pour le même travail. Et même à l’intérieur du pays, des disparités existent. A moins de 200 kilomètres au nord, les ouvriers de Poznan sont payés 12.50 zlotys de l’heure. Autre inégalité entre les salariés : pour les intérimaires, les conditions sont plus précaires.

« Pour la période de Noël, les effectifs ont été doublés, on était à plus de 4000 salariés », explique le représentant de Solidarnosc. Radoslaw Lasinski confirme : « il y a un énorme turn-over, aucun de mes collègues de décembre n’a été renouvelé. » Pour trouver ces emplois temporaires, Amazon fait appel à trois agences d’interim : Randstadt, ManPower et Adecco. Des agences internationales bien ancrées en Pologne. « C’est avec eux qu’on a les principaux problèmes de paiements. Ils ne nous paient pas l’intégralité de nos heures, ou les indemnités d’accident de travail. On a déjà du organiser un piquet de grève devant Adecco, mais ça n’a pas eu d’effet, ils n’en n’ont rien à faire », soupire Tomasz Smoszyński.

Dans l’agence Adecco, située à quelques pas du Rynek, la place centrale de Wroclaw, on ne souhaite pas faire de commentaire : « Nos relations avec nos clients sont confidentielles ». Même chose pour les deux autres agences. En 2000, la proportion de contrats à durée déterminée était de 5,8%. En 2010, elle grimpe à 27,7%, bien au-delà de la moyenne européenne. Ici, les agences d’intérim sont bien plus connues des demandeurs d’emploi que l’agence publique, équivalent de Pôle Emploi.

L’innovation, une solution à long terme ?

Les emplois peu qualifiés, les bas salaires et la flexibilité de l’emploi ont longtemps été approuvés par les Polonais, parce qu’ils ont engendré une décennie de croissance effrénée et un rattrapage en terme de niveau de vie. En 2013, la richesse par habitant atteignait 67% de la moyenne européenne, contre 49% au moment de l’entrée du pays dans l’Union Européenne.

info amazon

© ESJ-Marc Bertrand

Mais maintenant que la Pologne a comblé une partie de son retard sur la « vieille Europe », cette dynamique s’essouffle. « Les salaires commencent à augmenter, surtout à Wroclaw où l’économie est proche du plein-emploi », prévient Lukasz Czajkowski. Un phénomène bien connu des économistes : comme la Russie ou la Chine, la Pologne est prise au “piège du revenu intermédiaire”. Avec l’augmentation des rémunérations, les investisseurs étrangers risquent de plier bagage pour aller chercher des travailleurs low-cost ailleurs en Europe ; en Roumanie ou en Bulgarie. « Notre modèle a une date d’expiration, reconnaît le directeur d’Invest in Wroclaw. Elle peut se situer entre 2018 et 2026 ».

« On ne peut plus se contenter d’attirer des entreprises étrangères, il faut qu’elles restent plus longtemps et qu’elles développent des activités à plus forte valeur ajoutée. Maintenant il faut que nous fassions notre propre « innovation Boom » et si les investisseurs étrangers veulent suivre le mouvement, ils sont toujours les bienvenus », explique Lukasz Czajkowski. Une nouvelle stratégie économique qui se base sur des emplois plus qualifiés, justifiant l’augmentation des salaires, et une production à haute valeur ajoutée. « Si l’on crée des emplois très qualifiés à Wroclaw, les jeunes diplômés n’auront plus de raison d’émigrer à l’étranger” ajoute Lukasz Czajkowski. Le pays doit donc entreprendre une nouvelle révolution, celle de l’innovation. « L’Union Européenne va distribuer 89 milliards d’euros à la Pologne entre 2014 et 2020, qui doivent être utilisés en priorité pour investir dans l’innovation, l’informatique et les nouvelles technologies », explique Malgorzata Michalewska.

Une partie de ces fonds européens a financé le laboratoire high-tech EIT+, situé dans les locaux d’un ancien institut agricole à une vingtaine de kilomètres de Wroclaw. Tout en briques, tendance petit Cambridge polonais, le centre de recherche fait collaborer les cinq universités de la ville et les entreprises. Depuis 2007, un bâtiment est en service, trois autres devraient ouvrir cette année. Pour Bartosz Ditkowski, un scientifique formé en Allemagne, « l’intérêt du lieu est de mobiliser tout le potentiel de la région et de le mettre en commun, dans le même endroit ». Une collaboration nécessaire pour pallier un retard qui pourrait peser sur l’économie de la ville.

© ESJ-Marc Bertrand

« Le problème actuellement, c’est que le cœur de l’innovation des entreprises étrangères n’est pas à Wroclaw mais dans leur pays d’origine, donc la valeur ajoutée n’est pas produite en Pologne”, regrette Lukasz Czajkowski. Pas sûr cependant que les IBM, Google et les sous-traitants de l’industrie automobile présents à Wroclaw acceptent d’installer leur activité de recherche et développement si loin de leur siège.

Et les entreprises polonaises ne sont pas mûres pour prendre le relais. Le directeur de l’agence de développement économique de la ville tente la métaphore : « Les grandes entreprises polonaises sont nées dans les années 1990, à une époque où il fallait être un flingueur pour réussir en affaires, réagir vite, prendre des risques. Pour investir dans l’innovation, il faut au contraire être un fermier, qui sait anticiper, garder la tête froide ». Du coup, « les entreprises du n’ont pas accumulé assez de capital pour se permettre d’engager des sommes conséquentes dans la recherche et développement ».

Pour passer ce cap, l’afflux de fonds européens ne saurait suffire à combler les lacunes de l’industrie de Wroclaw. Malgorzata Michalewska, professeure d’économie spécialiste des subventions européennes, salue le virage stratégique opéré, mais elle reste prudente quant à son succès: « l’innovation ne peut se déduire de l’investissement, il faut attendre les résultats et le manque de sécurité de ce type d’investissement peut vite refroidir les institutions ». La région va donc devoir se montrer patiente. Comme le dit le directeur d’Invest in Wroclaw, « En Pologne, le capitalisme n’existe que depuis 25 ans ».

Marc BERTRAND,
Jeanne BLANQUART,
Michael GUIHEUX,
Margaux WARTELLE

Couverture © ESJ-Marc Bertrand
partager