Minorité allemande : la nostalgie chantée

Tous les mercredis de 14h à 16h, une vingtaine d’anciens se retrouvent pour leur chorale dans la maison de l’association culturelle allemande de Wroclaw… non, pardon Breslau. La nuance est de taille pour ces anciens qui renouent fièrement avec leurs racines en chantant dans la langue de Goethe.

En 1945, Breslau devient Wroclaw. Le quotidien des Allemands se transforme. Evacués dans des trains à bestiaux lors de trajets interminables, la grande majorité des habitants sont obligés de reconstruire leur vie dans la nouvelle Allemagne en ruine. Parmi ceux qui ont choisi de rester, de s’intégrer au sein de la jeune Pologne, l’ancienne garde se souvient. De génération en génération, les grand-mères insistent pour que leurs descendants apprennent l’allemand, leur très chère langue natale, mais cette tradition peine à se perpétuer. Le rendez-vous de la chorale Heimatsänger du mercredi est alors indispensable à ces octogénaires qui veulent se replonger dans le passé.

Steffie, 86 ans, mène la danse, depuis sa chaise en bout de table. A ses côtés, sa fille Jadwiga bat la mesure et joue du piano. Face à elles, une quinzaine de chanteuses et deux chanteurs entonnent des comptines enfantines.

Ein Mann, der sich Kolumbus nannt, Widewidewitt bum bum.
War in der Schiffahrt wohlbekannt, Widewidewitt bum bum.*

*Un homme qui s’appelait Colomb / était bien connu dans le milieu de la navigation.

(Comptine « Ein Mann, der sich Kolumbus nannt » datant de 1936, racontant les aventures de Christophe Colomb)

Tous mélangent les deux langues, tous se comprennent dans une disharmonie amusante. Certains grognons refusent de chanter certaines musiques. D’autres distribuent généreusement des friandises au groupe. Les Heimatsänger (les chanteurs de la patrie) répètent depuis 1992. Ils font régulièrement des concerts l’été. Les femmes cousent elles-mêmes leurs costumes traditionnels silésiens et Steffie ressort son accordéon.

Se réunir n’a pas toujours été aussi simple pour les Allemands de Pologne. Une association culturelle allemande (DSKG) est fondée à Wroclaw en 1957 avant d’être interdite par le régime communiste. L’association, aujourd’hui présidée par Renata Zajączkowska, est refondée en 1991. Ceux qui se retrouvent à la DSKG viennent de différentes régions polonaises. Ils ne sont pas tous restés à la fin de la guerre.

« Certaines personnes reviennent à l’heure de la retraite » explique Renata. Ils ont ainsi vécu 20 ans en Allemagne et maintenant, ils regagnent leur ancienne patrie et leurs enfants prennent des cours d’allemand au sein de cette organisation.

DSKG aide aussi des touristes allemands à s’orienter dans le nouveau Breslau et à retrouver la maison de leurs ancêtres. Pour cela, Renata met à leur disposition un annuaire historique, également accessible dans les taxis de Wroclaw.

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C’est le nombre de membres que compte cette petite association de la minorité allemande de Wroclaw. Aucune statistique nationale ne détaille combien d’Allemands sont restés en Pologne à la fin de la guerre, ou combien sont revenus pour prendre la nationalité polonaise. Depuis 1989, ils peuvent enfin avoir la double-nationalité.

« Pendant un long moment, il était interdit de parler allemand. »

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Portrait. Née à Gleiwitz (Gliwice en polonais), en 1931, Renata Zajączkowska a15 ans à la fin de la guerre, quand son pays devient la Pologne. Elle retourne à l’école et dois s’adapter et apprendre la nouvelle langue. « Mes frères et sœurs ont eux fait le choix de partir dans la région de Solingen (Ouest) en Allemagne » raconte-t-elle. « Mes parents les y ont rejoints dès qu’ils ont pu, soit juste après mon mariage. Je suis restée seule ici. » Mariée à un Polonais en 1957, Renata a deux filles qui apprennent l’allemand, mais vont à l’école polonaise.

Elle est très fière de sa double-nationalité : depuis la fin du communisme, elle a en effet le droit d’avoir un passeport allemand. Ses petits enfants parlent allemand : c’est essentiel pour elle. « Avant, je me sentais plus polonaise qu’allemande. Maintenant, dans mes vieux jours, je me sens plus allemande que polonaise, c’est comme un retour en enfance » admet-elle.

Cette vieille dame, aujourd’hui directrice du DSKG, a été témoin de l’amélioration des relations entre Allemands et Polonais. « Pendant un long moment, il était interdit de parler allemand. Encore aujourd’hui, il y a des gens que ça dérange d’entendre ma langue maternelle. Ce sont surtout des personnes âgées, mais il faut être compréhensif. Beaucoup de vieux Polonais ont subi les camps de travail ou les camps de concentration, et ne peuvent tout simplement plus supporter la langue allemande ».

« Il y a de la place pour tout le monde ici. On n’a pas besoin de se battre. Une minorité enrichit la majorité. Elle lui apporte de la culture » tempère-t-elle sagement. Elle se focalise désormais sur l’avenir et se réjouit de voir que l’intérêt pour le passé allemand de la ville intéresse les jeunes. Etudiants en germanistiques ou lycéens curieux, des stagiaires passent régulièrement quelques semaines en immersion au DSKG.

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Portrait. Steffie Wrobel est une vieille dame aux grands yeux bleus. Née allemande il y a 86 ans, elle n’a jamais quitté sa région natale, celle d’Oppeln (Opole en polonais) à 100km au Sud de Wroclaw. Pourtant, rien n’a été évident à la fin de la guerre, quand l’Allemagne est devenue polonaise.

Lorsqu’elle doit fuir avec sa famille face à l’arrivée des Soviets en février 1945, elle se rappelle de voyages dans des conditions inhumaines : « Nous mourrions de faim, nos vêtements étaient trop fins, mes frères et sœurs ont attrapé le typhus mais par miracle, aucun n’en est mort ». Alors que son père, comme tant d’autres, est réquisitionné de force dans la Wehrmacht, sa famille se réfugie dans une maison forestière isolée, où un Polonais les aide à survivre. Dans ses mémoires, elle évoque pudiquement des « évènements horribles que les militaires soviétiques [leur] ont fait subir ». Amère, elle évoque plus tard que son village d’origine a été le lieu de massacres de civils par les Alliés. « Ils ont tué, violé puis brûlé le village voisin. Aujourd’hui, il ne reste que deux fosses communes dans le cimetière catholique » regrette-t-elle.

En 1946, elle assiste impuissante aux expulsions d’Allemands, ses voisins et amis, dans des wagons à bestiaux. Destination : l’inconnue nation voisine. Sa famille échappe de peu au déplacement de population, et en 1947 ils accèdent exceptionnellement à leur nouvelle nationalité.

Pourtant la communication avec les autochtones est compliquée. A la maison, son père et son grand-père refusent radicalement de se mettre au polonais. Seule sa mère maîtrise le « wasserpolnisch », dialecte régional. Recrutée par la chorale de l’Eglise, Steffie apprend en chantant. Au début, la petite blonde au visage poupin ne comprend rien à ce qu’elle entonne. Puis elle prend l’accent silésien, et s’intègre à la communauté de sa paroisse. Steffie devient Stefania. A 18 ans, elle épouse un Polonais et choisit de construire toute sa vie entre le souvenir allemand et l’avenir silésien.

Aliénor CARRIERE

Maïwenn LAMY

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