Quitter Donetsk sans retour

De plus en plus d’Ukrainiens arrivent à Wroclaw depuis les zones de guerre de l’Est de l’Ukraine. Attirés par la stabilité et les opportunités professionnelles de la ville, ils veulent refaire leur vie en Pologne.

C’est l’heure du déjeuner, la file s’allonge devant le snack d’Olga Zerkal. Une remorque, garée sur l’avenue de la gare de Wroclaw Glowny, dans laquelle elle prépare des crêpes traditionnelles ukrainiennes. Son nom ? « Monsieur cosaque », du nom de ces guerriers organisés en communautés autogérées au bord de la mer noire.

Olga vient de Donetsk, la plus grande ville de l’Est de l’Ukraine tombée aux mains des séparatistes pro-russes en mars 2014. « On soutenait de tout cœur le gouvernement issu de la révolution du Maïdan, malheureusement ce n’est pas le cas de grand monde à Donetsk. Notre famille, nos amis étaient pro-russes, alors on a préféré partir ».

« Beaucoup sont partis en Russie, moi j’ai choisi la Pologne »

Avec son mari, elle quitte la ville en septembre 2014, alors que les combats s’intensifient entre les séparatistes et le gouvernement. Aleksandre Bykov, 28 ans, a fui Donetsk au même moment. « Avec ma femme et ma fille d’un an, on habitait près de l’aéroport de Donetsk. Quand les bombardements ont commencé et qu’on a dû se terrer dans les caves des immeubles, on s’est décidés à partir ».

« Beaucoup de mes amis sont partis en Russie, moi j’ai choisi la Pologne parce que c’était plus attrayant professionnellement, » explique Aleksandre. Chanteur dans une chorale orthodoxe à Donetsk, il était attiré par « la culture musicale européenne ». Commence alors pour lui et sa famille un périple de deux mille kilomètres.

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©ESJ-Marc Bertrand, Fonds de carte Wikipédia

Comme les familles d’Aleksandre ou d’Olga, de nombreux Ukrainiens ont quitté leur pays pour échapper à la guerre, à la conscription ou à l’effondrement de l’économie. « On enregistre une augmentation significative de l’immigration ukrainienne en Pologne », confirme Karolina Lukaszczyk, du Réseau Européen des Migrations.

Wroclaw, « une ville d’immigrés »

Grâce à sa grand-mère, une polonaise de Lvov, Aleksandre a pu bénéficier de la Karta polaka pour obtenir un titre de séjour. Ce certificat permet à tout ressortissant des quinze pays d’ex-URSS pouvant justifier d’origines polonaises d’obtenir un permis de résidence en Pologne. Le gouvernement polonais l’a mis en place en 2008 et dix mille cartes environ ont été délivrées en 2014.

Pour l’obtenir, le jeune homme a dû passer un examen de civilisation et de langue, qu’il a apprise dans un des nombreux centres culturels polonais installés en Ukraine. Aujourd’hui, il dispose d’un permis de résidence permanente et compte bien demander la nationalité polonaise. Olga, elle, n’avait aucun lien familial avec la Pologne. Son intégration fut moins évidente.

© ESJ-Marc Bertrand, Pierre Favennec

Elle a abandonné les neuf magasins de confiseries qu’elle détenait avec son mari à Donetsk pour ouvrir son snack. Mais six mois après leur arrivée, leur titre de séjour n’a toujours pas été validé par les autorités polonaises. « Si notre demande est refusée, on va devoir retourner en Ukraine pour refaire notre visa, regrette la jeune femme. Ça veut dire retirer notre fille de l’école, et tirer un trait sur notre business à Wroclaw. »

Olga n’a pas demandé le statut de réfugié, qui aurait facilité la régularisation de sa situation. « On vient ici pour gagner notre vie, pas pour profiter de l’Etat polonais ». Karolina Lukaszczyk, du réseau européen des migrations, confirme que « la plupart des Ukrainiens viennent en Pologne avec des visas de travail ou d’étude, pas en tant que réfugiés ». Seuls 2318 citoyens ukrainiens ont demandé le statut de réfugié en 2014, selon l’Office polonais des étrangers.

« Notre vie, elle est à Wroclaw »

« Ici je peux travailler, reprendre des études. J’ai l’impression qu’en Europe je peux évoluer », explique Aleksandre, qui voit dans l’Union Européenne une promesse de « stabilité ». Ses proches sont restés à Donetsk : « J’appelle tous les jours mes parents sur Skype, dit le jeune homme. Je leur dis de partir, mais ils ne veulent rien entendre. Ils sont persuadés que le Donbass deviendra russe et que tout sera merveilleux. » Lui ne se voit aucun avenir à Donestk, « mais c’est très dur à comprendre pour des gens âgés ».

Et si la guerre se termine ? « Ce serait trop dur de tout abandonner une nouvelle fois pour retourner en Ukraine. Notre vie, aujourd’hui, elle est à Wroclaw », assène Olga. Aleksandre, lui, n’a pas vraiment le choix : « Le premier mot de ma fille n’a pas été pas papa mais tata [papa en polonais] ! »

Marc BERTRAND
Pierre FAVENNEC

Couverture © ESJ-Pierre Favennec
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