Serge Kostesky : de Maïdan à Rynek

« C’est la vie. » Au cours du dîner, la formule revient comme un leitmotiv. Pourtant, Serge Kostesky n’a rien d’un fataliste. Au fond de lui, il est persuadé que le conflit qui oppose son pays à la Russie ne durera pas. Serge a quitté son poste à IBM Kiev en automne dernier. Aujourd’hui, il travaille pour la filiale polonaise de l’entreprise. Derrière lui, l’expatrié a laissé sa famille, son pays, sa guerre.

« C’est étrange que Wroclaw soit la ville la plus occidentale de Pologne, et qu’il y ait autant d’Ukrainiens ici !  Quand je suis arrivé, je pensais que je serais tout seul ! » Comme Serge, ils sont des milliers à quitter leur pays chaque année. Depuis le début du conflit, les chiffres ont explosé. Selon Karolina Łukaszczyk, du Réseau Européen des Migrations, il y a « une augmentation significative de l’immigration ukrainienne en Pologne. » En 2014, 40 000 citoyens ukrainiens ont demandé un permis de séjour en Pologne. En 2013, avant la révolution du Maïdan et le début du conflit armé dans l’Est de l’Ukraine, ils ne sont que 13 000 à s’installer.

Depuis Wroclaw, les expatriés s’organisent pour participer à l’effort de guerre. En ville, des manifestations caritatives sont organisées. « On récolte de l’argent pour acheter des médicaments, des vêtements et de la nourriture qu’on envoie sur le front », énumère Artam, employé du consulat ukrainien de Wroclaw. Le 8 mars dernier, « Reach Out For Ukrain » a permis de récolter 4000 zlotys (1000 euros.) Au programme : Un concert de musique traditionnelle, des stands de nourriture et des  porte clés, « fabriqués par les enfants de la communauté», précise Serge en sortant de la poche de son manteau un petit morceau de tissu aux couleurs de l’Ukraine.

« En Pologne, du moins à Wroclaw, les gens font de leur mieux pour épauler l’Ukraine : aide humanitaire, donations, équipements – tout sauf des armes – pour lutter contre l’agresseur du Kremlin.» Pour Serge, la Pologne est plus qu’un pays d’accueil. C’est aussi un allié de poids dans la lutte contre « l’ours russe. » « La Pologne en a marre de son prétendu ‘grand frère. « Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour se protéger, elle et ses voisins, des têtes brûlées du Kremlin. » Serge Kostesky tient à faire la distinction entre le Kremlin et le peuple russe. Pour lui, les administrés de Vladimir Poutine sont victimes de la folie des grandeurs de leur président. A Wroclaw, il cherche à s’intégrer. Pour faire tomber les barrières de la langue, il a commencé à suivre des cours de Polonais.

La révolution du Maïdan

Dès les premiers rassemblements de Maïdan, Serge Kostesky foule le pavé avec les autres manifestants. «J’habitais de l’autre côté de la ville, j’en avais pour environ deux heures de trajet pour y aller et pour revenir, mais j’y allais quand même.» Armé d’un petit appareil photo, Serge mitraille tout ce qu’il peut. Rapidement, la situation dégénère. Les Berkuts – les forces spéciales du président Viktor Ianoukovitch – font couler le sang. Le 1er décembre 2013, un groupe d’étudiants est passé à tabac. Quelques semaines plus tard, le président honni démissionne. Encore une fois, Serge est aux premières loges. De cette période troublée, il garde un souvenir ému et près d’une centaine de clichés.

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Serge Kostesky témoigne du passage à tabac d’étudiants par les forces spéciales du gouvernement place Maïdan / Photo © Serge Kostesky / Son © ESJ-Pierre Favennec et Kilian Bridoux

Quelques mois après Maïdan, le 25 mai 2014, le peuple ukrainien est appelé à s’exprimer dans les urnes. Serge tient à apporter sa pierre à l’édifice démocratique qui voit péniblement le jour dans son pays. « Pendant l’élection présidentielle, je travaillais dans un bureau de vote. J’ai participé au décompte. J’ai été personnellement témoin du vote : plus de 55% des votants ont choisi Petro Porochenko. » L’expatrié continue de s’informer abondamment sur la situation en Ukraine. Face à la propagande soigneusement distillée par les médias russes, Serge sélectionne ses sources d’information. « Je lis les médias polonais locaux, Le Figaro, et la télévision polonaise TV24. La seule agence russe qui n’est pas influencée par la propagande de Poutine, c’est TV Rain agency. »

Pour se rendre utile, Serge a fait le déplacement jusqu’au front de l’Est. Accompagné de quelques amis, il a roulé depuis Kiev pour rencontrer les « héros » qui luttent pour l’indépendance de l’Ukraine.

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Serge Kostesky donne quelques règles à suivre pour survivre sur le champ de bataille. Sur la photo, il pose avec les soldats ukrainiens qui se battent dans le Donbass. Photo © Serge Kostesky / Son © ESJ-Pierre Favennec et Kilian Bridoux

« Pour le moment, ils sont en sécurité »

Pour l’instant, Serge se sent bien à Wroclaw. Sa nouvelle vie lui plait. « Je n’ai pas de repos. J’ai toujours quelque chose à faire, des amis à retrouver après le travail. » Sa famille lui manque pourtant. Dès qu’il le peut, il va retrouver sa femme et ses deux enfants, comme lors du nouvel an. Son visage s’illumine quand il évoque sa famille, et Serge montre naturellement les portrait de Veronica, 10 ans, et Alex, presque 14. « Pour le moment, ils sont en sécurité » à Kiev. Et sa femme ne veut pas déménager. La situation de Serge devrait donc perdurer. Dès la fin de son contrat, il rejoindra sa famille.

Pour lui, la situation ne pourra s’améliorer que si les opinions publiques européennes continuent à être informées sur l’Ukraine. La communauté ukrainienne de Wroclaw garde l’espoir que la guerre se termine bientôt. « Cette guerre ne profite à personne. » Au cas où, Serge est prêt à rapatrier sa famille à Wroclaw. Après tout, « ici, la nourriture est bonne, les gens agréables et le job une opportunité en or ». C’est la vie, en somme.

Couverture : ©Serge Kostesky

Pierre FAVENNEC 

Kilian BRIDOUX

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