Smolec se désole

Dans ce village-banlieue sans cohésion, la supérette fait office de lien social. Maria*, vendeuse, fait grise mine face au devenir de Smolec.

Dans le magasin, des barres chocolatées côtoient les fioles d’alcool. Comme ailleurs, la chute du communisme a laissé place au chômage, notamment dans le domaine de l’agriculture. Et les lieux de convivialité sont devenus des « mordownia », terme polonais qui désigne littéralement un endroit où les gens viennent pour mourir lentement, à coup d’alcool. Derrière la caisse, Maria* se remémore un temps plus doux, plus apaisé, plus convivial.  « Il y avait beaucoup de champs, de cerisiers, de fermiers, tout le monde se connaissait ; enfant je ne fermais jamais ma porte à clé », raconte-t-elle tout sourire. Plus facile avec 800 habitants qu’avec 6000 pour tout dire. Désormais, elle se plaint de l’insécurité, de l’anonymat, et de la misère qui persiste pour certains. Les systèmes de sécurité visibles sur les façades illustrent les mêmes craintes.

Des appréhensions perceptibles par Monsieur le maire, qui reçoit chez lui, au rez-de-chaussée. Et en tongs chaussettes s’il vous plaît. Dans sa maison moderne, carrelage blanc et coupes sportives sur l’étagère, Hieronim Kurys raconte son expérience, depuis sept ans qu’il gère sa bourgade. « C’est vrai qu’il y a un décalage, les nouveaux habitants voient la ville comme un dortoir, ils ne sont pas très actifs dans la vie sociale, à quelques exceptions près », concède-t-il. Les nouveaux ? « Plus riches, plus jeunes ». Arrivés il y a une quinzaine d’années, ceux que l’on appelle encore comme cela habitent des maisons aux allures de banlieue américaine, gazon vert et balcons fleuris à l’appui. Et ne sont pas toujours les bienvenus. Boziena, une mère au foyer de 47 ans, dont 25 à Smolec, « n’a rien en commun avec eux ». « Je déteste les changements qui ont eu lieu ici », soupire-t-elle. Même constat pour Jarosław, né ici, fermier de son état: Il y a une frontière entre le vieux et le nouveau Smolec, les nouveaux sont bien éduqués, ils se voient comme des gens mieux que nous ».

Présente dans les esprits, la fracture se joue aussi dans l’espace. Longtemps privés de route bétonnée, les habitants bénéficient désormais d’une chaussée praticable. « Avec leur arrivée, cela s’est fait tout de suite », soupire Boziena. Mais avec la perspective d’être intégrée dans Wrocław, Smolec risque de devenir une ville-dortoir pour de bon. Et ses anciens habitants, une variable d’ajustement.

*Le prénom a été modifié

Juliette DUCLOS
Margaux WARTELLE

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