Thé avec des athées

Tabou à la chute du communisme, l’athéisme gagne peu à peu du terrain en Pologne, surtout dans le milieu intellectuel des grandes villes. On a rencontré la minorité des non-croyants de Wroclaw.

En plein centre-ville, les athées de Wroclaw ont aussi leur « Eglise » : Kalembur, un ancien théâtre et repaire d’anti-communistes reconverti en bar pour jeunes vegans, artistes ou activistes. Ultime geste de contestation : on peut fumer à l’intérieur. C’est là, entre les sculptures indiennes et les vitraux Art déco que Jacek Tabizs, président de l’Association des Rationalistes de Pologne (ARP), basée à Wroclaw, a l’habitude de boire son thé et de rencontrer les médias.

« L’athéisme était une idéologie totalitaire »

« Intimement athée » depuis ses 16 ans, il a fait son « coming out » tardivement, environ cinq ans après la chute du mur . « Je m’autocensurais. J’étais patriote, et être patriote c’était être catholique. L’athéisme était une idéologie totalitaire, promue par Staline. »

Il a souffert avec le Concordat, « quand la Pologne est devenue l’Iran catholique ». Il raconte, ému, la fin des droits des femmes et la difficile restitution des biens ecclésiastiques confisqués au 20ème siècle par les communistes.

Depuis qu’il est responsable d’une des plus importantes associations athées de Pologne, Jacek Tabizs s’est brouillé avec son père, ancien cadre de Solidarnosc et fervent pratiquant.

photo1

Kalembur, en centre-ville de Wroclaw, est un ancien théâtre surréaliste des années 50, reconverti en bar branché à sa fermeture, dans les années 90.©ESJ Camille Marigaud

Aujourd’hui, Jacek Tabizs veut croire que « l’athéisme est libéré de l’histoire ». Il est en tout cas entré dans le débat public. D’abord avec la création en 2000 de Fakty i Mity, hebdomadaire ultra-anticlérical tiré à 120 000 exemplaires. Puis avec l’ARP, créée il y a 10 ans pour promouvoir la libre-pensée en Europe centrale. Cette dernière publie un journal scientifique et politique, organise des conférences à l’Université de Wroclaw et a lancé récemment une webTV.

D’autres associations athées ont suivi. En 2010, un parti anticlérical et pro-européen de gauche, Palikot, adepte du happening médiatique, est même devenu la 3ème force politique au Parlement – avant de s’effondrer.

Comment le parti anticlérical s’est pris les pieds dans le tapis

Lancé en 2011 par Janusz Palikot, venu du PO (centre-droit libéral), le parti anticlérical polonais démarre en trombe, en réunissant 10% des suffrages aux législatives de la même année. Pro-avortement, pro-mariage gay, pro-européennes, le parti se fait remarquer par ses positions clairement progressistes et en faveur d’une stricte séparation entre l’Eglise et l’Etat.

Mais le soufflet retombe vite. Errements stratégiques, programme trop centré sur des mesures de société et pas assez sur l’économie et la politique internationale : le parti est balayé aux élections européennes de 2014 et ne pèse actuellement plus que 5% des intentions de vote dans les sondages pour l’élection présidentielle de 2015. La personnalité du fondateur du parti, Janusz Palikot, toujours prompt à critiquer frontalement l’Eglise et son poids dans la société polonaise, est régulièrement pointée du doigt, y compris par des anticléricaux et d’anciens membres du parti.

En 2013, le parti change même de nom et devient « Twoj Ruch », pour tenter de se défaire de l’image sulfureuse de son président. Conférence de presse avec pénis en plastique dans la main, tentative d’enlever les croix de l’enceinte de la Diète et autres provocations multiples, le franc-parler de M.Palikot attire autant qu’il agace. Avec le risque de faire fuir les électeurs.

Guillaume Petit

Mais Jacek Tabisz ne perd pas espoir de voir l’anticléricalisme se populariser durablement en politique. Il cherche des soutiens de tous bords notamment au PO (centre-droit), parti au pouvoir : « l’anti-cléricalisme ou le sécularisme n’est pas réservé à la gauche », répète-t-il, comme un mantra.

Car la plupart des militants et hommes politiques ouvertement anticléricaux appartiennent de fait à cette gauche éclatée et affaiblie. Quand certains partis de droite soutiennent ouvertement l’Eglise, comme le PiS, les autres ne veulent pas prendre le risque de se la mettre à dos.

photo2

Jacek Tabisz, président de l’association des rationalistes de Pologne. ©ESJ-Alice Maruani

L’ARP ne compte que 50 adhérents à Wroclaw et 300 dans le pays – « C’est beaucoup pour une association polonaise, autant que certains partis politiques », précise Jacek Tabizs. Il revendique par ailleurs plusieurs milliers de sympathisants non inscrits par peur d’être associés à une organisation trop « politique » : « des journalistes, des gens normaux, et même des catholiques ouverts, déçus d’une Eglise polonaise trop conservatrice ».

Bataille de chiffres

Les athées sentent le vent tourner et se pensent plus nombreux que les chiffres ne le disent : Jacek souligne que « d’après l’Eglise, la Pologne compte 99% de catholiques. Mais ce sont les chiffres des baptisés ». Il cite l’enquête de 2012 du CBOS, qui indique que « 54% de Polonais vont à l’Eglise le dimanche ».

D’après cette même enquête, le culte décroît régulièrement en Pologne, après un léger sursaut en 2005, à la mort de Jean Paul II. Dans les grandes villes de l’Ouest comme Wroclaw, seul un tiers des Polonais vont à l’Eglise le dimanche, quand un quart n’y met jamais les pieds, d’après les statistiques du diocèse :

photo3

Publicité pour l’institut de théologie de Wroclaw et pour l’association catholique de la jeunesse (ksm), sur un mur de l’île Tomski appelé aussi « petit Vatican » © ESJ-Alice Maruani.

Ils étaient environ 6% en 2012 à ne pas croire . ça paraît peu, mais leur nombre a doublé en trois ans, et il ne cesse de croître, surtout chez les jeunes et les diplômés.

Ryzsard Michalak, chercheur en sciences politiques à Cracovie, spécialisé dans les questions de religion, nuance cette évolution : « Le processus de sécularisation couvre toute l’Europe, et donc la Pologne. Le nombre de pratiquants décline, mais ce n’est pas une chute drastique. Il y a parallèlement un regain de religiosité chez certains jeunes. »

Pour ne plus faire partie des « catholiques » des statistiques du diocèse de Wroclaw, Wojciech, 23 ans a pris une décision radicale : l’apostasie. En 2010, l’Eglise ne comptait officiellement que 459 apostats, deux fois moins qu’en France. Mais certains essayent sans y parvenir ou sont découragés.

« C’était plus compliqué et pénible que je ne le pensais. Le prêtre a essayé de me faire changer d’avis pendant une heure et demie. » Wojciech parle d’une procédure kafkaïenne : en 2013, il a dû récupérer son acte de baptême dans une Eglise et officialiser sa sortie de la communauté chrétienne dans une autre, en présence de deux témoins, la veille de Noël. Les parents de ce barbu à l’air bonhomme, habitué de Kalembur, ne sont pas croyants. Mais les grands parents ont insisté pour qu’il soit baptisé dans la tradition.

Minorité

photo4

Acte de baptême de Wojciech, qui notifie sa sortie de la communauté catholique.

A la différence des jeunes athées français, presque tous leurs homologues polonais ont été baptisés (99% des Polonais le sont encore). Ils ont grandi sous le Concordat et ont côtoyé des prêtres – dont des « sympas »– à l’Eglise et en cours de religion, avant prendre leurs distances.

Les athées ont conscience d’être une minorité en Pologne : le catholicisme colle à la peau de l’identité polonaise depuis des siècles, explique Ryzsard Michalak : « Au 19ème siècle, quand la Pologne n’existait plus, l’Eglise catholique a maintenu le sentiment national. Pour un nationaliste de l’époque, Roman Dmowski, la religion n’était pas un accessoire de l’identité polonaise mais son essence même. Et certains partis, comme le Parti de la renaissance polonaise, tiennent encore ce discours.».

Vexations publiques

Peut-on parler pour autant de discriminations ? Ryszard Michalak tempère : « On peut se déclarer athée sans être pointé du doigt, les Polonais sont des gens tolérants, contrairement à ce qu’on entend ici et là ». Surtout dans les grandes villes, où la foi est une affaire privée, on peut vivre son athéisme sans craindre être stigmatisé. Mais les athées témoignent d’irritations et de vexations publiques régulières.

Lois restrictives sur l’IVG, cours de religion et prières à l’école publique, avec des professeurs – souvent des prêtres – payés par l’Etat. Cet argent public versé à l’Eglise revient régulièrement dans la conversation.

Des messes à l’Université

« Alors que la religion représente pour moi l’ignorance, le contraire du savoir, elle est institutionnalisée à l’Université ». Mariusc, doctorant en physique à l’Université de Wroclaw et militant de l’Association des rationalistes, ne supporte plus d’être invité aux messes de l’église universitaire via sa boîte mail. L’Université de Wroclaw est en effet installée dans l’ancien bâtiment des jésuites et dispose de sa propre église, de style Baroque (cf. image). La cérémonie officielle de début d’année est aussi émaillée de bénédictions en tous genres.

« En Pologne, on doit respecter la religion »

Autant de mesures religieuses qui peuvent mener à l’action? Pour la plupart des athées, « il y a une ligne rouge à ne pas dépasser. En Pologne, on doit respecter la religion », explique Takeshi, étudiant de 21 ans et non-croyant.

« Ma mère est agnostique, mais elle voulait m’élever comme un Polonais, donc comme un catholique », raconte-t-il. Sa mère, mariée à un Japonais, lui a raconté que quand elle était ado, avant la chute du mur, « l’Église était ‘the place to be’. On y allait pour protester contre le système, pour chercher une liberté de parole » Tous les prêtres n’ont pas protesté contre le régime, à l’inverse de l’archevêque de Wroclaw, Mgr. Gulbinowicz qui lui a combattu aux côtés de Solidarnosc. Mais cette image d’Epinal d’une Église héroïque persiste.

photo5

L’Eglise de l’Université de Wroclaw, fondée par les jésuites en 1670. © ESJ-Alice Maruani

p4-athee6

Panneau en hommage à Solidarnosc, à l’entrée de la cathédrale de Wroclaw : « Car des chiens m’environnent, Une bande de scélérats rôdent autour de moi, psaume 22. © ESJ-Alice Maruani

Les militants anticléricaux de Pologne, vus comme trop extrêmes, servent de repoussoir à beaucoup d’athées. Jan Hartman, figure de l’anticléricalisme et ex-Palikot, ironise : « On ne se désigne pas comme athée, c’est trop radical. Il faut dire « non-croyant » ». Wojciech, qui ne mâche pourtant pas ses mots contre l’Eglise trouve Fakty i Mity « trop vulgaire, trop frontalement anti-religieux », comme les meetings de l’Association des rationalistes, auxquels il a participé deux fois. Le militantisme des jeunes athées se limite souvent à une image satirique mais pas trop méchante postée sur Facebook.

Même si 40% des Polonais voudraient que l’Eglise prenne moins part aux décisions politiques, toujours selon l’enquête de 2012 du CBOS , la sécularisation n’aurait pas pu s’imposer aussi vite dans le débat public. « Ce n’est pas le problème principal pour les Polonais, plus préoccupés du chômage, des taxes ou du système de santé », pour Ryszard Michalak. Il voit dans l’échec de Palikot le signe que « l’anticléricalisme est un leitmotiv trop faible pour former un véritable parti politique ».

photo7

« Je viendrais vérifier… que tu as nettoyé les fenêtres pour moi… salaud de païen ». Takeshi avait posté cette image à Noël pour se moquer des faux-croyants. Il l’a retiré à la demande d’une camarade de classe « offensée ».

Déconnexion

Du coup, l’impuissance et la sensation d’être déconnecté priment souvent chez les rares militants anticléricaux. Alicja se souvient d’un happening en soutien aux Pussy Riot qu’elle a organisé devant la cathédrale de Wroclaw un 11 novembre, le jour de fête nationale polonaise « C’était une catastrophe, on s’est fait huer », rigole-t-elle.

Elle désigne le café Kalembur avec un soupir : « On vit dans une bulle d’activistes privilégiés, sans aucune prise avec la réalité et les consciences ». Avant de tirer sur sa cigarette.

Couverture : ©ESJ-Alice Maruani

Alice MARUANI

partager