Une Pologne sans particule

Sous occupation allemande, puis soviétique, l’Histoire a bousculé la Pologne. Tout comme ses habitants, bringuebalés au fil des évènements. Portrait d’Henryk Geringer de Oedenberg, digne héritier d’une errance polonaise.

« Vous voulez un café ? Un jus ? Les pâtisseries ont l’air excellent ici ! » A la cafétéria de l’Institut du Journalisme de Wroclaw, Henryk se dévoile.

Sous son blouson de ski, une mise impeccable. Un léger accent polonais quand il parle français, voici Henryk Geringer de Oedenberg, descendant de la noblesse autrichienne. Le retraité sirote tranquillement son café-crème, et raconte sa vie entre deux gorgées. Sur sa broche, délicatement accrochée à sa redingote, un cheval doré.

« Je suis né pendant la guerre, en 1942, sous l’occupation », raconte cet ancien généticien. « J’ai appris le français avec ma grand-mère, qui était comtesse, on discutait de la différence entre imparfait et passé composé. » Une élocution parfaite, des manières de gentilhomme, ce sémillant septuagénaire semble tout droit sorti du passé. Le charme opère.

La ferme familiale, transformée en kolkhoze

Les Geringer de Oedenberg appartiennent à la souche des déracinés. Propriétaires agricoles, la famille doit quitter la ville de Lwow en Ukraine en 1939 quand les terres sont prises par les soviétiques, qui mettent en place la collectivisation. En 1941, l’occupation allemande leur impose de partir à l’Est de la Pologne, à Ombline.

Mais les péripéties ne sont pas finies. A la fin de la guerre, les Geringer sont de nouveau expulsés, « mais on a eu de la chance, car on a pas été fusillés », explique Henryk, un poil sarcastique. Pas de retour en Ukraine possible, la ferme familiale est désormais un kolkhoze.

Le changement de régime en Pologne ? « Énième catastrophe pour ma famille, car mon père était un ennemi des soviétiques par définition. » Un silence, entrecoupé par le ronronnement de la machine à café. « Avant la guerre, il était relativement riche, membre de la « high society », laquelle était responsable de tout le mal selon la propagande soviétique. » Et le sourire d’Henryk se fige doucement.

Mais surtout, son père appartenait à l’Armia Krajowa (AK), alias l’Armée du Pays. « Le but des activités était la lutte contre des Allemands et contre le communisme », nous dévoile-t-il. Créé en 1939 par le général Michal Karaszewicz-Tokarzewski, l’AK est officiellement dissoute en 1945. Environ 50 000 combattants sont envoyés dans les camps soviétiques.

« On a pris le nom de Milewski»

En 45, le nom de famille des Geringer de Oedenberg est modifié. Et la particule est supprimée. «On a pris le nom de Milewski car c’est le nom du village dont on était originaire en Ukraine. » Le père d’Henryk devient meunier « dans un tout petit patelin. » Une situation qui permet à la famille d’échapper au sort réservé à toute une partie de l’intelligentsia polonaise. Car pour vivre tout court, il valait mieux se cacher : dans les grandes villes, la police secrète dénonçait les ennemis du régime et nombreux ont eu droit à un procès éclair. « Jugement bidon, solution finale, c’est ce qu’on disait à l’époque », ironise notre francophile. Notamment pour les membres de l’Armia Krajowa, pourchassés par le régime soviétique.

Les grandes fermes d’Etat ont été louées ou vendues, la périphérie de Wroclaw est désormais envahie par des multinationales, comme Amazon ou IBM. « Mes enfants sont un peu au courant de l’histoire de notre famille. Ils vivent dans un autre monde que moi… » regrette le retraité, dans un soupir. Henryk, une vie polonaise. Et la tasse est vide.

Couverture : ©ESJ

Juliette DUCLOS

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